Georges Prêtre, des corons du Nord aux pupitres de Vienne

Par François Vidale


Il aurait pu être judoka, ou bottier comme son père, voire même trompettiste de jazz. C’est bien avec une baguette de chef d’orchestre à la main que Georges Prêtre a façonné plus de 70 ans de musique. Le 11 octobre dernier, du haut de ses 92 ans, il livrait dans la salle dorée du Musikverein sa dernière partition. Celle d’une vie menée presto allegro.

Itinéraire d’un enfant du Nord

Rien ne destinait le natif de Waziers à la musique. C’est à l’âge de 7 ans et par le plus grand des hasards, en écoutant une ouverture symphonique, que le petit Georges découvre l’art de la combinaison des notes. Eté comme hiver, il enfourche donc sa bicyclette et se rend au Conservatoire de Douai pour y étudier le piano, puis intègre à 15 ans le Conservatoire de Paris, où il sort en 1944 avec un premier prix de trompette.

La même année, un autre déclic vient bouleverser son destin : rendu à un opéra, il découvre la direction d’orchestre et trouve le jeu du chef perfectible. Le jour suivant, il décide de rencontrer André Cluytens, à la baguette du théâtre national de l’Opéra, actuel Opéra de Paris, avec qui il fera ses premières gammes. Embauché par Jean Marny, directeur de l’Opéra municipal de Marseille dont il épousera la fille Gina, il sera initié aux grandes œuvres classiques.

Un homme opiniâtre

Georges Prêtre était un pur-sang au caractère bien trempé, et c’est sans doute l’une des raisons qui lui a valu ses multiples idylles avec de prestigieuses formations hexagonales et internationales. Marseille, Lille, Toulouse puis Paris : le chef préféré de Francis Poulenc et Maria Callas ne reste jamais bien longtemps en place.  En désaccord profond avec la direction générale de l’Opéra de Paris dont il est le directeur artistique, il s’exile et dirigera ponctuellement à New-York, Chicago, San Francisco, Tokyo, Berlin, Londres et la Scala de Milan. Mais c’est à Vienne qu’il pose le plus souvent ses valises.

A l’invitation d’Herbert von Karajan en 1962, il y dirige Capriccio de Richard Strauss : une initiation éphémère, conséquence directe d’une bisbille entre les deux hommes. De 1986 à 1991, il sera premier chef invité du Wiener Symphoniker, le petit frère du Philarmonique de Vienne, avant d’occuper les mêmes fonctions à la radio de Stuttgart.

En 2008 et 2010, les musiciens du Philarmonique de Vienne consacrent sa carrière de chef, lui offrant la direction du prestigieux et très médiatisé Concert du nouvel an, qui réunit chaque 1er janvier près de 60 millions de téléspectateurs à travers le monde.

Georges Prêtre lors du Concert du Nouvel An à Vienne, le 1er janvier 2010.

Georges Prêtre lors du Concert du nouvel an à Vienne, le 1er janvier 2010. ©Dieter Nagl AFP

Depuis la création du concert en 1939, il est le seul français à avoir eu cet honneur : ces deux représentations viennent donc parachever 50 ans d’une fidélité sans faille avec Vienne.

« Sculpter l’invisible »

Reconnaissable entre mille, son style de direction lui était souvent reproché : des gestes amples, imprécis, de plus en plus suggérés au fil de l’âge, le maestro laissait libre court à son interprétation et aux formes invisibles qui, invariablement, sculptaient la partition. Peut-être choquait-il même, notamment à la baguette du Boléro de Ravel, son Boléro de Ravel : saccadé, aux rubatos si peu académiques. Ceux qui trahissent un homme qui n’a plus rien à prouver.

Boudé en France, adulé dans le monde, il n’aura que très tardivement la reconnaissance de son pays : à l’aube de ses 85 ans, il sera élevé à la dignité de Grand officier de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy. « Vous comprendrez que je me sente un peu viennois », avouait-il en 2010.

Pour finir, je vous invite à regarder cette vidéo : une minute et quarante secondes qui, je crois, illustrent formidablement qui était Georges Prêtre. L’œil toujours aussi vif et pétillant, un sourire radieux malgré un corps diminué, il aura vécu et fait vivre sa passion jusqu’à son dernier souffle. Merci, monsieur Prêtre !georges_pretre3

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