Crise en Ukraine : pourquoi il n’y aura ni vainqueur, ni vaincu, mais seulement des perdants

Par Nicolas Pulicani


A l’heure où la Russie masse 20 000 de ses soldats à la frontière ukrainienne et décrète un embargo total sur les produits agroalimentaires américains et européens en représailles aux sanctions économiques occidentales, tandis qu’un avion de chasse ukrainien a été abattu au-dessus de la zone du crash du vol MH17 et que l‘armée ukrainienne lance son offensive contre les séparatistes de Donetsk et du Donbass, nous nous retrouvons actuellement dans une situation digne de la Guerre Froide.

Le Troisième Empire russe

Vladimir Poutine lors d'une conférence de presse, le 20 décembre 2013.

Vladimir Poutine lors d’une conférence de presse, le 20 décembre 2013.

Sur le plan politique, les seuls perdants pour le moment sont les Ukrainiens dont le pays est devenu le terrain de l’affrontement entre Occidentaux et Russes, rendant la situation véritablement intenable pour le peuple. L’Ukraine est maintenant au bord de l’implosion et pourrait se transformer en une deuxième Yougoslavie car c’est une véritable guerre, fut-elle « couverte » (c’est-à-dire menée par milices interposées), qui se déroule actuellement dans le Donbass.
On pourrait estimer qu’un seul vainqueur se dessine, Vladimir Poutine, qui sort renforcé sur le plan intérieur. Jamais sa popularité n’a été aussi grande auprès des Russes actuellement (87 % d’opinions favorables). En effet, son discours anti-occidental fait écho à l’humiliation vécue par les Russes lors de l’effondrement de la puissance soviétique en 1991 et les années Eltsine, lorsque le monde occidental se réjouissait de la chute de l’Ours russe. Vladimir Poutine, dans sa vision néo-stalinienne d’un nouvel Empire soviétique opposé à l’Occident, leur redonne leur fierté perdue, et cela les Russes apprécient.
Mais après, est-ce que cette popularité peut durer ? Tant que l’Occident se bornera à exercer représailles et contre-représailles, qui tient plus du réflexe puéril que de la grande diplomatie, sa popularité tiendra. Reste à savoir lequel des deux protagonistes de ce jeu de « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » cèdera le premier. Car autant les sanctions occidentales font mal, et même très mal, au portefeuille russe, autant l’embargo sur nos exportations nous affaiblira par la même occasion. Voilà pourquoi, il n’y aura ni vainqueur ni vaincu. Seulement des perdants.

Une nouvelle Guerre Froide économique

En effet, sur le plan économique, les deux camps en sortiront perdants, comme à la grande époque de la Guerre Froide.
Du côté russe, on assiste depuis les premières sanctions à une véritable fuite des capitaux (46 Mds d’euros) dans un contexte de croissance en berne. La dépendance de la Russie à l’égard du reste du monde est extrême car ses exportations sont quasi exclusivement portées par la vente de ses ressources énergétiques et minières. La Russie fait actuellement face à un problème de diversification de son économie, notamment face aux autres BRICs, raison pour laquelle elle s’est repliée derrière ses ventes de gaz et d’armes. Secteurs qui sont les principaux visés dans le cadre des nouvelles sanctions économiques.
Même si les sanctions occidentales n’ont pas d’effet immédiat – les analystes estiment que les effets ne se feront sentir qu’à partir de la fin de l’année voire de 2015 – elles contribuent à créer un climat d’incertitude en Russie, fragilisant ses perspectives économiques et le climat des affaires. La bourse de Moscou a ainsi enregistré depuis un mois une chute de 12 % de l’indice MICEX tandis que le rouble a perdu 4,8 % de sa valeur sur la même période (source Les Echos).
Les banques russes, tout autant que les principaux groupes du pays, lourdement endettés, vont également pâtir des sanctions américaines et européennes car elles vont perdre leur accès aux plus importantes places de la planète, et ce en plus de la hausse des taux directeurs, de la baisse de la notation du pays et de la baisse du rouble. Enfin, l’embargo américain sur les technologies militaires met à mal la stratégie menée par Vladimir Poutine consistant à moderniser l’armée, dont la plupart des technologies sont héritées de l’URSS.
Qui plus est les sanctions économiques contre la Russie pourraient à terme se retourner contre Vladimir Poutine, dont la popularité repose sur sa capacité à accroître presque continuellement le niveau de vie de sa population, et d’avoir réuni les conditions économiques nécessaires à l’apparition d’une élite aisée.

L’Occident également menacé par l’embargo et les restrictions économiques

Du côté du camp occidental les sanctions économiques imposées à la Russie vont faire perdre des parts de marché qu’il sera difficile de récupérer et opérer pas mal de dégâts.
La Russie est en effet le deuxième marché d’exportation des produits agricoles issus de l’Union Européenne et l’embargo risque à terme de mener à une situation d’engorgement sur le marché européen. A titre d’exemple, la Russie représente l’un des principaux marchés de Marine Harvest, le leader mondial du saumon d’élevage, dont le titre vient de dévisser hier à la bourse d’Oslo de -8,48 % et de -3,16 % aujourd’hui.
Mais il n’y a pas que l’embargo qui risquerait de fragiliser notre économie. De nouvelles sanctions sur les exportations de gaz russe, de ventes de matériel militaire à la Russie ou de restriction en matière d’accès aux places financières européennes et américaines, nous fera également perdre des parts de marché et nous rendra plus vulnérables.
L’Europe, et notamment l’Allemagne et les pays de l’Est, est en effet fortement dépendante du gaz russe tandis que les ventes d’armes et technologies militaires représentent une part non négligeable des exportations françaises. Enfin, la City est la principale réceptrice des capitaux des oligarques russes. Or, interdire les mouvements financiers en provenance de Russie reviendrait à se saborder.
Le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, a par ailleurs indiqué qu’il envisageait également des « mesures protectionnistes » dans les secteurs de la construction aéronautique, navale et automobile. Une possibilité qui risquerait de fortement perturber l’économie européenne puisque l’UE a exporté pour 107 milliards d’euros de biens industriels de cette sorte. Mais en pratique cette interdiction pourrait être difficile à mettre en œuvre étant donné la faiblesse du tissu industriel russe pour substituer des produits locaux aux produits d’importation.

Des sanctions utiles… pour exciter un ours

Les sanctions économiques comme arme diplomatique sont connues de longue date mais à l’efficacité limitée. En Russie, elles risquent de produire l’effet inverse à celui désiré. En lieu de repli sur elle-même, elle va se tourner vers de nouveaux pays fournisseurs, notamment d’Amérique latine ou d’Asie. Le président Poutine a ainsi reçu récemment au Kremlin des représentants du Chili, du Pérou, du Brésil et de l’Argentine. Les seuls vainqueurs seront ceux qui ne se seront pas impliqués dans le conflit, soit la Chine et l’Amérique Latine.
L’Europe a fait une erreur en internationalisant par l’établissement de sanctions ce qui n’était au départ qu’un simple conflit régional, au lieu de le circonscrire. Il n’est pas bon de vouloir acculer ainsi la Russie dos au mur. Nous devons lui donner une porte de sortie, car, autrement, l’ours voudra se défendre et donner un coup de patte. La seule chose que nous avons réussi à faire c’est d’exciter un peu plus un pays déjà très remonté contre nous. Comme le dit Vladimir Fédorovski au Figaro « Plus l’Occident punit la Russie, plus le nationalisme russe en sort renforcé ».
Autrement dit, Moscou pourrait être enclin au jusqu’au-boutisme et à la confrontation. Il faudrait trouver un équilibre entre une attitude de fermeté et un dialogue, et trouver avant tout une solution politique car ces sanctions, comme nous l’avons dit, sont sans effet. On ne peut faire plier la Russie tout comme on ne peut faire plier les Etats-Unis.
Les Européens sont profondément divisés car ils ont des intérêts divergents et l’Europe en tous les cas ne saurait se permettre une guerre avec la Russie à laquelle elle n’a ni les moyens économiques ni les moyens militaires de répliquer.
Il faut que toutes les parties puissent sortir la tête haute. Les Ukrainiens en gardant un pays, les rebelles en obtenant une autonomie à l’Est, les Russes en conservant la Crimée et les Occidentaux en reprenant leurs échanges économiques avec Moscou et leur indispensable collaboration sur le Moyen-Orient à feu et à sang. Et vous, qu’en pensez-vous ?


Publicités